vendredi 16 mai 2008

Mao en Inde : le mouvement Naxalite

La "plus grande démocratie du monde" n'est pas à l'abri des groupes rebelles, guérillas improbables et régions séparatistes. Si le conflit du Cachemire attire toute l'attention internationale du fait de l'implication du Pakistan, de nombreux Etats du nord de l'Inde sont traversés depuis plusieurs décennies par des affrontements meurtriers entre des groupes rebelles et l'armée fédérale et ses supplétifs: parmi eux l'Assam, le Manipur, le Nagaland, le Chhattisgarh, le Jharkhand, le Jammu-et-Cachemire, l'Andhra Pradesh, le Karnataka et le Maharashtra. Selon l'Asian Legal Resource Center (ALRC) au moins 192 des 604 districts indiens connaissent actuellement des actions armées contre le pouvoir central.

Concentrons nous aujourd'hui sur le mouvement des "Naxalites", qui a pour particularité de ne pas être basé sur un Etat précis, mais vise au contraire à embraser l'Inde entière.


Le Naxalisme tire son nom de la ville de Naxalbari dans le district de Darjeeling au Bengale Occidental, théâtre du massacre le 25 mai 1967 de 11 civils assistant à un meeting maoïste. Ce mouvement révolutionnaire avait été créé le 3 mars 1967 par Charu Majumdar : préconisant l'appropriation des terres et des récoltes par les paysans pauvres, et l'élimination des "ennemis de classe", le groupe de Majumdar est exclu du parti communiste indien et devient le 1er mai 1967 le "CPI/ML" (Communist party of India / Marxist Leninist).

A la mort de Majumdar en 1972, le parti éclate en une myriade de groupuscules dont les principaux, résultant de fusions, sont le "people's war group" (1998), le CPI Maoist (présent dans 156 districts) et le CPI-ML Janashakti (présent dans trois Etats). Les scissions n'ont souvent aucune base idéologique concrète, et reposent sur des conflits de personnes et des excommunications mutuelles, caractéristiques des mouvements maoïstes dans le monde : une pensée émue pour la mouvance maoïste en Turquie, dont la principale réussite est la production d'acronymes obscurs à chaque schisme inévitable entre ses différentes chapelles.

Tous ces groupes ont en commun la volonté d'instaurer un "gouvernement du peuple" par la grâce d'une insurrection basée sur les campagnes, transformant des zones de guérilla en "zones libérées" aboutissant à l'encerclement et à la prise des villes: la doctrine militaire de Mao, qui a abouti au Népal à la "libération" de dizaines de disctricts et à l'asphixie de Kathmandou encerclée par la guérilla.


La Guérilla connaît depuis 2004 un nouvel essor, avec la fusion du People War's group et du "Maois Communist Center of India" réunis pour former le Parti Communiste Indien Maoïste.

Pour Mamohan Singh, premier ministre indien, les Naxalites représentent "le plus grand défi pour la sécurité intérieure du Pays"...

La suite bientôt!

dimanche 4 mai 2008

Le traficant de drogue du jour: Khun Sa, le Don Corleone asiatique

"My people grow opium. And they are not doing it for fun. They do it because they need to buy rice to eat and clothes to wear"

Il s'agit d'une chronique posthume, puisque Khun Sa est mort l'année dernière, mais il était difficile de passer à coté du "maître du triangle d'or", qui régna sur le commerce d'opium (et donc d'héroïne) pendant plus de trente ans. Retour sur Khun Sa, donc, un homme qui savait particulièrement bien utiliser les revendications politiques des ethnies asiatiques pour mieux consolider sa domination sur la production mondiale d'héroïne...

Largement mythifié de nos jours, le triangle d'or désigne la région située à la frontière entre le Laos, la Thaïlande et la Birmanie, idéale pour la culture de l'opium à plus d'un titre. D'une part, la jungle épaisse rend difficile toute détection des champs de pavots ou les usines de raffinage, tandis que le relief, marqué par de nombreuses collines (1000-1600 mètres) est idéal pour le faire pousser. De plus, la superposition de trois pays, qui ne collaborent pas particulièrement en matière de criminalité, y a rendu le trafic de stupéfiants particulièrement aisé. Enfin, le triangle d'or est habité par une myriade de groupes ethniques qui non seulement n'appartiennent pas à proprement parler à l'un des trois états, contre lesquels ils sont fréquemment en rébellion, mais qui ont de plus une véritable tradition de la culture de l'opium pour sa consommation locale. Dans de telles conditions, il n'ait donc pas étonnant que le triangle d'or soit devenu le centre névralgique de la production mondiale d'héroïne, malgré un véritable renouveau de la "filière afghane" depuis l'intervention américaine en 2001. Et un homme, absolument unique en son genre, allait gérer la grande majorité de cette production (vraisemblablement plus de 50%): Khun Sa, dont le nom (qu'il a choisit) signifie tout simplement Prince Prospère.

Du mercenaire au trafiquant de drogue



Source: Downside World News

Né d'un père chinois et d'une mère shan (ethnie asiatique), Khun Sa est un véritable meneur de rébellion professionnel. Dès sa jeunesse, il suit les troupes du Kuomintang (KMT), parti nationaliste chinois, dans leur exil en Birmanie suite à la défaite face à la Chine de Mao. Il forme une petite milice (ka kwe ye) d'environ 1000 hommes en 1963, et convainc leur gouvernement birman de lui offrir armes et équipement pour "faire le ménage" dans cette partie du territoire, où sévit notamment une rébellion shan. Et, dans un premier volte-face, rompt avec le KMT pour lancer son propre business de production d'opium. Les années suivantes sont passées à combattre le KMT pour s'approprier le trafic d'opium, avec la bénédiction du gouvernement birman.

En 1969, il passe malgré tout par les prisons birmanes, le gouvernement central le soupçonnant d'avoir entretenu des contacts amicaux (une véritable alliance, en fait) avec les shans. Une fois libéré en l'échange de médecins russes, il embrasse pleinement la cause shan et notamment de la Shan United Army, véritable armée dont on ne sait exactement si elle défend la cause shan ou l'intérêt personnel de Khun Sa, à savoir le trafic d'opium. Il s'agit du deuxième volte-face de Khun Sa, qui restera depuis lors fidèle à la cause shan qu'il avait auparavant combattu avec ferveur.

Le Prince prospère

A partir de 1975, les activités de Khun Sa connaissent une augmentation sans précédent, grâce notamment au recul du KMT. S'en suivent deux décennies de grande prospérité: Khun Sa établit son QG en Thaïlande, et devient le maître incontesté du triangle d'or. La machine est parfaitement rodée: achats d'opium aux minorités shan, Kokang, Wa de Birmanie, de Thailande et du Laos, puis envoi de l'opium dans des raffineries, souvent situées aux frontières. De là, tout un réseau d'exportateur indépendant gère l'envoi d'une heroïne presque pure vers les marchés occidentaux. Les raffineries sont même protégées par des missiles sol/air!

Les minorités de la région jouent un triple rôle dans l'empire que gère Khun Sa: fournisseurs d'opium, les membres des ethnies, principalement des shans, composent aussi le gros de l'armée du baron de la drogue, dont les effectifs atteindront le chiffre hallucinant de 20 000 soldats. Mais Khun Sa sait aussi acheter le "silence" des ethnies pour mieux préserver son système: lors d'un récent voyage que j'ai effectué dans la région de Mae Hong Son, des villageois confiaient ainsi regretter la mort "d'un homme qui nous achetait le poulet cinq fois plus cher que les thaïlandais". Don Corleone asiatique, Khun Sa était aussi un homme qui prétendait redistribuer ses profits au "peuple".

Bien que la Thailande, qui commence sa politique active de lutte contre l'opium au début des années 1980, force Khun Sa à déménager son QG en Birmanie, les années 1980 sont florissantes du point de vue business. Voyant des tonnes d'héroïne déferler à l'intérieur de leurs frontières, les autorités américaines commencent à s'intéresser au maître du triangle d'or, donc l'ampleur médiatique s'accroît de jour en jour.

Le depart à la retraite

Et le porte parole de la US Drug Enforcement Agency, Thomas Constantine, de dénoncer "un homme qui a fait autant de mal à la planète que l'ensemble des chefs mafieux de l'histoire". Au milieu des années 1990, les services secrets américains allaient faire de lui l'une de leurs cibles prioritaires. Bon prince, Khun Sa proposera alors au gouvernement des Etats-Unis de racheter sa production d'héroïne afin que celle-ci ne soit pas écoulée en occident. Plusieurs attaques judiciaires seront lancées contre lui aux Etats-Unis, où Khun Sa est appelé - dans les cercles officiels - le "prince de la mort".

En Thailande, la culture de l'ail a maintenant remplacé l'opium (auteur)

Au milieu des années 1980, richissime et fatigué, Khun Sa doit faire face aux divisions internes de l'armée Shan, à un moment ou la junte birmane intensifie ses actions militaires contre les rébellions ethniques. En difficulté, il crée alors un Parlement shan, et annonce dans la foulée la création d'un état indépendant shan, dont il est lui même le Président. La mayonnaise ne prend pas, et les dissensions dans les rangs de l'armée shan sont de plus en plus fortes.

Du jour au lendemain, l'impossible se produit: Khun Sa annonce sa retraite officielle, en accord avec le gouvernement birman. Les termes de cet "accord" avec la junte militaire sont particulièrement saisissants: Khun Sa est complètement amnistié, et la junte se refuse à l'extrader aux Etats-Unis, où plusieurs condamnations le concernent, en l'échange de deux millions de dollars. Cerise sur la gâteau: Khun Sa obtient même l'exploitation d'une ligne commerciale de bus. Il meurt une dizaine d'années après, le 28 Octobre 2007, dans sa villa à Rangoon.


Khun Sa, tout sourire lors de sa réddition en 1996 (source: Myanmar Narcotic)

vendredi 25 avril 2008

Ouganda : le processus de paix dans l'impasse

Si vis bellum, para pacem? C'est un peu la tactique, vieille comme le monde, de l'armée de résistance du seigneur de Joseph Kony. Ayant compris qu'il échapperait difficilement à un jugement devant la cour de justice internationale, celui-ci reforme ces troupes et préparerait une nouvelle offensive.

www.daylife.com

Les négociations de paix de Juba, entamées en 2006, semblaient prometteuses, et les négociateurs de l'Ouganda et du Sud-Soudan croyaient toucher au but. Alors que l'on attendait plus que la signature de Joseph Kony, celui-ci... ne s'est pas présenté à la cérémonie de signature le 10 Avril, prévue dans la ville frontière de Rwi-Kwangba.

Selon IWPR et l'UNICEF, une nouvelle vague d'enlèvements d'enfants a eu lieu en RDC, Centrafrique, et Sud-Soudan. La LRA, qu'on supposait en train de désarmer, aurait en fait un nouveau camp d'entraînement dans le nord-est du Congo à Garamba, après avoir été repérée en février et mars dans le sud de la centrafrique.



Cette carte de la région permet de comprendre la dimension régionale du conflit : les quatre pays concernés par la LRA sont tous frappés par une grande instabilité et n'ont souvent aucun contrôle sur leurs frontières. Le Sud du Soudan est gouverné par les anciens rebelles, qu'on a vu soutenir (argent et nourriture) la LRA tout en tentant de les convaincre de négocier une paix lors de pourparlers à Juba (Sud Soudan), la RDC est toujours traversée de guerres (Itruri, Kivu, etc), le pouvoir centrafricain ne tient qu'à un fil. La guerrilla traverse donc les frontières tracées au hasard dans la jungle par les puissances coloniales françaises, belges et anglaises!

http://image.guardian.co.uk

Alors que le cessez-le-feu conclu entre la LRA et l'armée ougandaise a expiré, Kony s'attend à une attaque des troupes ougandaises, et tente de donner une dimension régionale à sa guerrilla. En recrutant de force des hommes congolais, centrafricains et soudanais, il se donne les moyens de déstabiliser l'ensemble de la région : le régime de Khartoum a longtemps financé la LRA, pour faire payer à l'Ouganda son soutien aux rebelles du Sud-Soudan. Certains analystes affirment que ce soutien continue, avec l'idée de retourner la LRA contre le Sud-Soudan dans le cas où le conflit, apaisé depuis 2005, était ravivé par des véléités indépendantistes au Sud. Si on ajoute que selon Jospeh Ngere, gouverneur de la province de "Western Equatoria", Khartoum arme la LRA par l'intermédiaire des groupes de rebelles tchadiens qu'elle soutient contre Idriss Deby, on commence à bien appréhender la menace que constitue la LRA pour la région.

De fait, plus personne ne croit aux promesses de paix de Joseph Kony. Les organisations de défense des droits de l'homme réprochent même au gouvernement ougandais de Museveni de tenter d'arracher un accord contre la promesse d'une protection vis à vis de la cour de justice internationale. Côté LRA, les purges s'intensifient, et le bras droit de Kony, Vincent Otti, aurait été exécuté pour "déloyauté", tout comme son remplaçant annoncé, Okot Odhiambo... information démentie pour ce dernier, qu'on aurait aperçu aux côtés de Kony.

Perspectives bien sombres pour les civils du Sud-Soudan, du Nord-Ouganda, du Nord-est du Congo et du Sud-Est de la Centrafrique, exposés à une guérilla sans but ni objet précis, qui tente de légitimiser son combat en parlant maintenant de "démocratie et de droits de l'homme".


mercredi 23 avril 2008

Mise à jour Abkhazie: la guerre des Drones

Le problème des conflits oubliés qui deviennent à la mode, c'est que la situation évolue très vite. Avec une vision très personnelle du respect d'un cessez le feu entériné par la communauté internationale, la Géorgie envoie ses drones israéliens (avions de reconnaissance sans pilote) survoler le territoire abkhazes. Un d'entre eux a été abattu le 18 mars, un second dimanche 20 Avril.

Le problème c'est que si l'armée Géorgienne est formée, armée et conseillée par l'OTAN (USA et France en tête), l'armée Abkhaze l'est par la Russie. La base militaire "secrète" de Gudauta dans le nord-ouest de l'Abkhazie semble accueillir un arsenal militaire russie conséquent, et donne des insomnies aux dirigeants Géorgiens. Le drone géorgien a été abattu par un avion ennemi. Russe? Abkhaze? La Géorgie accuse la Russie, la Russie dément du bout des lèvres en disant qu'il serait absurde de descendre un drone à coup de missile, tandis que l'Abkhazie revendique le "carton".

Les images en tous cas sont impressionnantes : voici les derniers instants du petit Hermes 450, en vue subjective... Notons que le Hermes 450 peut embarquer des canons, et peut donc être considéré, comme le clame Vladimir Poutine, comme un "avion de combat"



Selon Jean-Dominique Merchet, expert ès défense à Libération, l'agresseur est un Mig 29, et non d'un L-39 Albatros, comme revendiqué par l'armée Abhaze. Il s'agirait donc bien d'un avion Russe, puisque ni les Abkhazes ni les Géorgiens ne possèdent de Migs... Les radars Géorgiens auraient repéré l'avion alors qu'il décollait justement de la base de Gudauta.

Vladminir Poutine s'étonne poliment du survol du territoire Abkhaze par un avion Géorgien, Sakachvilli est trop heureux de pouvoir hurler à l'acte de guerre, à quelques semaines d'élections législatives qui n'apparaissent pas gagnées d'avance.


Alors que les rumeurs d'une reconnaissance prochaine par Moscou de l'indépendance de l'Abkhazie vont croissantes, la Géorgie, en désespoir de cause, continue de chatouiller les moustaches de l'Ours.

samedi 19 avril 2008

Mise à jour Guinée Equatoriale: un leader de l'opposition arrêté en Espagne

Severo Moto

C'est une histoire comme on en trouve qu'en Afrique, qui mêle une opposition politique en exil et aux pratiques douteuses, une ancienne puissance coloniale qui ne sait pas se positionner, et des "intermédiaires" blancs aux pratiques étranges.

On en parlait il y a quelques semaines dans un article de fond, la petite Guinée Equatoriale est dirigée par un dictateur sans merci, Obiang, qui profite comme il peut des réserves pétrolières de son pays.

Voilà que le 15 avril, les autorités espagnoles annoncent l'arrestation de l'un des principaux leaders de l'opposition, Severo Moto, qui réside à Madrid où il bénéficie de l'asile politique depuis 1986. Moto, condamné par contumace à 62 ans de prison pour une tentative de coup d'état avorté en 2004, aurait cherché à faire passer des armes en Guinée Equatoriale. le dossier implique aussi un intermédiaire blanc, qui aurait affrété un hélicoptère lors du coup d'état de 2004. Fait surprenant, il s'agit d'un certain Mark Thatcher, qui n'est autre que...le fils de Margaret, la fameuse "dame de fer" qui dirigea le Royaume Uni de 1979 à 1990. It's a small world...

Mark Thatcher avait par le passé reconnu avoir affrété l'hélicoptère, mais affirme cependant qu'il ignorait que celui-ci serait utilisé lors du coup d'état, jurant à qui veut bien l'entendre qu'il devait être utilisé pour des raisons commerciales. Il avait écopé d'une peine de prison avec sursis. Autre intermédiaire: Simon Mann, mercenaire britannique et ancien des SAS, accusé par Obiang d'avoir fermenté un coup d'état. Mann, qui jure qu'il allait juste travailler comme "agent de sécurité" dans une mine, gît actuellement dans une prison guinéenne, en dehors de tout cadre légal.

L'Espagne, elle, ne sait trop sur quel pied danser. Le statut de réfugié politique de Moto avait été révoqué en 2005 (on l'accusait alors d'utiliser l'Espagne comme "base" d'un futur coup), avant d'être rétabli par la Cour Suprême.
Son arrestation devrait porter un nouveau coup dur à l'opposition à l'approche des élections. Une opposition qui montre que, dans le monde des conflits oubliés, tout n'est jamais noir ou blanc. Les terres grises portent décidément bien leur nom...

Voir les articles du Times et AFP.

dimanche 13 avril 2008

Dossier - Les touaregs du Niger: de l'uranium sous le sable (2/2)


Suite de l'article précédent consacré au Niger.

La nouvelle rébellion : l’uranium en toile de fond

Les accords de paix n’allaient tenir qu’une douzaine d’année. En février 2007, un groupe jusqu’alors inconnu, le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), mène plusieurs attaques d’envergures contre les forces armées. La reprise des affrontements surprend autant les observateurs internationaux que les autorités de Niamey, tant le MNJ – qui dispose d’un site web bien fourni et bien entendu partial – semble émerger de nulle part. A la tête du groupe, un certain Aghali Alambo, un ancien berger devenu homme d’affaire via une reconversion de le tourisme, qui notamment demande un « réel partage des richesses générées par l’exploitation de l’uranium et du pétrole (…) pour que cet argent serve en priorité à des projets de développement dans la région ».

Bien que crée par les touaregs, le MNJ brandit ainsi des revendications plus générales sur le Niger. Dans un pays où les scandales de corruption sont nombreux, le MNJ demande, en plus d’une plus grande autonomie régionale et de la reconnaissance des droits des touaregs, une véritable opération « main propres » au Niger. Surtout, le MNJ s’attache à certaines revendications précises – par exemple, la redistribution de 50% des retombées financières liées au commerce d’uranium aux populations locales (voir entre autres cet entretien avec le porte-parole du MNJ).

Car depuis les accords de 1997, l’exploitation de l’uranium au Niger a continué de manière exponentielle. L’augmentation des prix du barils du pétrole fait de l’exploitation de l’uranium un commerce encore plus prometteur, mais aussi plus coûteux. Un mois avant la nouvelle insurrection, l’état nigérien ne s’est pas privé de renouveler les contrats à prix d’or. La hausse de l’exploitation est souvent catastrophique pour les populations locales. Un groupe d’ONG révèle ainsi que les taux d’exposition à l’uranium des employés, presque exclusivement touaregs, dans les mines d’areva sont 40 fois supérieurs au maximum autorisé par l’OMS ; il n’y a quasiment pas de surveillance médicale des équipes ; l’exploitation contaminerait aussi l’eau utilisée dans les villages touaregs…

C’est en tout cas les exploitations d’uranium qui sont prises pour cibles par le MNJ, en plus des positions de l’armée nigérienne. Le 21 avril, un site d’extraction détenu par Areva est attaqué par le MNJ. En juillet 2007, c’est un cadre chinois d’une entreprise de prospection qui est enlevé, puis relâché par les rebelles. D’autres entreprises étrangères sont attaquées : plusieurs véhicules de la société française Satam (infrastructures routières) sont volés, tandis que parallèlement, de nombreux affrontements entre armée régulière et MNJ se déroulent régulièrement depuis l’année dernière.

Areva au cœur du conflit

En juillet 2007, coup de théâtre : le directeur d’Areva au Niger, Dominique Pin, est expulsé par les autorités nigériennes, une décision qui ne manque pas de surprendre jusqu’au Quai d’Orsay. A demi-mot, les autorités de Niamey accusent certes depuis quelques mois des « puissances étrangères » d’être intervenues dans le conflit touareg. Mais l’expulsion de Pin illustre les doutes grandissants de Niamey : et si Areva était en contact avec la rébellion touareg ? Un mois auparavant, l’ancien colonel français Gilles de Namur, chargé de la sécurité du groupe, avait lui-même été expulsé, soupçonné d’avoir rencontré des leaders du MNJ…


Mine d'uranium au Niger (source: dissident média)
Face à ces accusations, Areva, dont les exploitations au Niger représentent 40% de ses ressources en Uranium, se défend de toute intrusion dans le conflit, et juge ces suppositions « sans fondement ». Les déclarations officielles du MNJ semble lui donner raison : en juin 2007, le groupe s’est fendu d’un communiqué critiquant la politique d’Areva au Niger. Bien qu’il soit difficile, sinon impossible, de savoir qui dit vrai dans cette affaire, la situation appelle à de nouvelles questions. Areva serait-elle entrée en contact avec le MNJ pour assurer sa « sécurité », en l’échange de compensations financières ? Y a-t-il derrière cette affaire une idée d’alliance plus large avec les touaregs ? Les autorités nigériennes cherchent-elles, à travers des accusations fantaisistes, à mettre Aréva sous pression pour faire grimper le prix des « concessions » d’uranium sur son territoire ?

De l’Uranium aux violations de droits de l’homme

En parallèle, le conflit continue, et les troupes de Niamey, plutôt expéditives, n’hésitent pas à attaquer la population civile. Refusant toute négotiation avec la rébellion, le gouvernement nigérien entend au contraire réprimer le MNJ par la force, à l’inverse du Mali qui, de son coté, vient de signer un accord de cessez-le-feu.

Selon Amnesty International, les violations de droits humains concerneraient autant le MNJ que les troupes nigériennes. Ainsi, l’organisation condamne en janvier 2008 une prise d’otage orchestrée par le MNJ, ainsi que la pose de mines anti-personnel par l’organisation rebelle. Parallèlement, les forces nigériennes commettent de nombreux viols et attaques de villages et civils touaregs.

Source: le pays touareg

Fin mars 2008, l’armée nigérienne lance une nouvelle offensive d’envergure contre les positions touaregs. Quelques jours auparavant, Niamey avait décidé de suspendre pendant trois mois la diffusion de RFI, accusée de « discrédit jeté sur les institutions », tandis que plusieurs journalistes ayant pénétré dans le pays touareg, désormais "zone interdite", sont en séjour dans les prisons du pays. Complètement oublié par les autorités françaises, qui se situent pourtant au cœur du conflit, les touaregs connaissent une situation humanitaire de plus en plus dramatique. Preuve, s’il en fallait, que les populations civiles d’Afrique payent souvent très cher les besoins énergétiques des pays du nord...

Manu Brutin

mercredi 9 avril 2008

Le chef rebelle du jour : Joseph Kony

"Commanders, if you don't follow what I have told you, God will kill you. If not, I will kill you myself."

Joseph Kony, Mars 2003

A la tête de "l'Armée de résistance du Seigneur", Joseph Kony n'a pourtant rien d'un évangéliste. Il rentre dans la catégorie des Guérilleros/prophètes/guérisseurs/criminels de guerre, faisant passer Abdullah Öcalan, réincarnation autop-proclamée de Socrate, Mahomet et Jésus, pour un aimable mythomane.

Alors que le conflit ougandais est en passe d'être résolu (nous reviendrons sur ce conflit en lui-même et sur le processus de paix qui touche à sa fin en 2008), il parait intéressant de se pencher sur la personnalité de Joseph Kony.


Le conflit : Nord contre Sud

carte linguistique de l'Uganda

Le clivage nord/sud en Uganda a été, classiquement, exacerbé par la puissance coloniale brittanique. Les troupes coloniales recrutaient traditionnellement au sein des deux principaux groupes ougandais (Nilotiques au nord, bantous au Sud), pour former les "King's African Rifles"En 1945, les Britanniques décident de s'appuyer sur les Acholis du nord, en réaction au mouvement indépendantiste principalement basé au sud. Elites militaires au nord, Elites civiles au Sud. Les Brittaniques créent de plus un clivage économique en basant l'industrie au Sud, les ethies de Nord étant destinées à être soldats ou main d'oeuvre bon marché...

A l'indépendance, les gouvernements de Milton Obote et du tristement célèbre Idi Amin Dada, perpétuent la tradition de domination militaire du Nord. Les Acholis, partisan d'Obote qui a été renversé par Amin Dada en 1971, sont néanmoins férocement réprimés par ce dernier, qui craint leur influence.

Milton Obote reprend le pouvoir en 1979, après la chute d'Amin Dada. Il est déposé en 1985 par le général Tito Okella, également Acholi, qui tombe en janvier 1986 après la "guerre du Bush" menée par la "National Resistance Army" du sudiste Yoweri Museveni. Dès le mois d'aout 1986, une rebellion centrée autour de l'ethnie Acholi voyait le jour.

Emergence de Joseph Kony


Joseph Kony (à gauche)

Né en 1961 à Odek, d'ethnie Acholi, Joseph Kony commence à se faire connaître en janvier 1987 comme "medium", et prend la tête d'un groupe armé luttant contre le nouveau régime. La LRA tire son origine des "Holy Spirit Mobile Forces", nées en 1987, dirigiées par Alice Lauma "Lakwena", agelement medium. Basé sur "une stricte observance" des commandements chrétiens et de la tradition Acholi, ce mouvement arrive à 100 km de la capitale Kampala avant d'être battu par la NRA de Musevini, utilisant des armes conventionnelles contre les "pierres qui se changeront en bombes" et les amulettes vaudoues de fidèles de Lakwena.

Joseph Kony, un cousin d'Alice Lauma, prend alors la relève. Ses premières offensives utilisent des tactiques similaires à celles de "Lakwena" : huile censée protéger des balles, formations en "croix", processions, et attaques à l'eau bénite. Les commandants de l'ex-UPDA, groupe armé créé par des officiers Acholi en exil au Sud-Soudan , parviennent vite à la convaincre d'utiliser des tactiques plus traditionnelles. La LRA (Lord resistance Army) s'appellait à l'origine "United Holy Salvation Army", puis "United Democratic Christian Army".

On sait peu de chose de son enfance et de ses débuts, dans le village d'Odek. Guérisseur, Joseph Kony s'est soudain proclamé prophète et en communication avec le saint esprit, affirmant , entre autres super-pouvoirs, avoir la faculté de changer les pierres en bombes, sur le modèle de sa cousine. Son oncle Lukoya, qui affirme avoir insufflé l'esprit qui animait sa fille Alice, estime que Kony est possédé par l'esprit du "destructeur", et ne ressent aucune culpabilité. Kony serait la réincarnation de l'esprit d'un ancien ministre Ougandais et de celui d'un... général chinois.

Le succès de Kony s'explique, selon beaucoup d'Ougandais, par son spiritisme. Mi chef militaire, Mi gourou illuminé, ses adeptes le croient sincèrement immortel et à l'épreuve des balles, contre lesquelles il s'enduit de beurre de carité.

La LRA est responsable d'environ 25.000 enlèvements, enfants et femmes. 80% des troupes de la LRA seraient composées d'enfants soldats, les femmes étant destinées à devenir esclaves sexuelles. Entre autres horreurs, les enfants soldats de la LRA ont écrasé des nouveaux-nés dans des mortiers, mutilé (lèvres et oreilles coupées), violé, brûlé, torturé, dans une stratégie de terre brûlé visant à vider les campagnes et à forcer la population à se réfugier dans les camps et dans les villes la nuit, les "night commuters", par peur des raids et des enlèvements. 2 Millions de personnes ont été déplacées par le conflit.

Les enfants recrutés de force sont soumis à un lavage de cerveau en règle, et souvent obligés de tuer leurs proches ou leurs parents pour "s'endurcir". La lecture quotidienne de la bible est obligatoire, et toute remise en question du "message" de kony est atrocement punie. Toute désertion est bien entendue punie de mort.



Un rescapé décrit ainsi son arrivée au camp de la LRA et sa rencontré avec le "Loar" (envoyé du seigneur)

"Un homme aux cheveux longs, à l'air cruel, est sorti de la hutte devant laquelle nous étions assis. Il nous a tout d'abord fixés sans prononcer une parole. Puis il nous a finalement dit : 'Je vous souhaite la bienvenue à tous ; vous n'êtes pas ici par accident, mais par la volonté de Dieu. Vous allez le servir à travers moi et libérer votre pays.' Il a exigé notre entière coopération et nous a conseillé de ne pas chercher à nous échapper du camp. 'Quiconque essaiera de fuir connaîtra le même sort que ces gens', a-t-il dit en nous montrant la porte de l'une des huttes. A l'intérieur, se trouvaient les corps de trois garçons et d'une fille. Ils avaient été décapités. Kony (car c'était bien lui) nous a dit que c'était une juste punition de Dieu pour avoir refusé de le servir." (The East African, 22 aout 2002)

Entretenant apparemment une vision très mormonesque des dix commandements, Kony bénéficie d'un nombre d'épouse situé entre 40 et 60, souvent des filles à peine sortie de l'enfance. Sa communication permanente avec le saint-esprit lui a également inspiré des décisions inédites: supprimer tous les poulets blancs (et leurs propriétaires), trancher les pieds des cyclistes, et interdire de travailler le vendredi. Suite à ses accords avec le régime de Khartoum, il a introduit quelques principes musulmans tels que l'interdiction de manger du porc et le respect du Ramadan. L'interdiction du poulet blanc serait cependant importée de la révolte zouloue de Bambata en 1906, qui tuait également les possesseurs de porcs, de chèvres et de poulets blancs, assimilés aux occupants. Kony a également élaboré une prophétie annonçant un "monde du silence" à venir : un jour, les fusils resteront muets, et ceux capables de se battre avec des pierres et des lances domineront le monde.



Une des rares interviews de Joseph Kony, resté invisible pendant 20 ans.

Deux autres EXCELLENTS reportages sont disponibles ici et ici réalisés par l'agence londonienne "Journeyman Pictures". A voir, impérativement.

Sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour Pénale Internationale, Kony, lâché par le Soudan, tente actuellement de temporiser et a signé un cessez le feu. Il n'est plus préoccupé que par sa sécurité, et nie benoîtement tous les crimes qui lui sont imputés.

Plus sur le règlement du conflit Ougandais et l'avenir de Joseph Kony dans un prochain article.

mardi 8 avril 2008

Les comiques du jour

Difficile de classer le Tibet dans la catégorie des conflits oubliés. Les tentatives courageuses des forces de maintien de l'ordre dans le pays auto-proclamé "des droits de l'homme" pour empêcher le drapeau tibétain de flotter à Paris n'y feront rien, le Tibet est une des "causes" les plus à la mode.

Ce qui attire mon attention aujourd'hui, c'est cette image inédite, reçue à l'instant. Je reproduis ici le mail, sans commentaires.



Londres, le 20 mars

L'agence britannique GCHQ, agence de communication gouvernementale qui surveille la moitié du monde depuis l'espace, a confirmé l'affirmation par le Dalaï Lama que des agents de l'Armée de Libération du Peuple Chinois, déguisés en moines, ont allumé les échauffourées qui ont laissé des centaines de Tibétains morts ou blessés.

Les analystes de l'agence GCHQ croient que la décision était délibérément calculée par les autorités de Pékin pour donner une excuse au pilonnage de toute expression du malaise social latent dans la région, qui attire déjà l'attention mondiale non désirée avant les Jeux Olympiques d'été.

Le complexe de l'agence, en forme d'anneau, près des champs de course de Cheltenham, est dans la région plaisante de Costwolds à l'ouest de l'Angleterre. Sept mille employés, y compris les meilleurs experts et analystes du monde. Parmi eux 150 langues sont représentées. A leur disposition : 10.000 ordinateurs, dont la plupart spécialement conçus pour leur travail.

Les images obtenues par satellite confirment que les Chinois ont utilisé des agents provocateurs pour lancer les émeutes, ce qui donnait à l'ALC l'excuse d'intervenir à Lhassa pour y tuer et blesser toute la semaine passée.

Tout ceci est charmant, mais la question de la provenance de la photo se pose! Comment une telle photo peut-elle être prise par satellite? N'est-ce-pas un peu gros?

La réponse se trouve ici.

A propagande, propagande et demie!

vendredi 4 avril 2008

Dossier - Les touaregs du Niger: de l'uranium sous le sable (1/2)

Depuis février 2007, la région d’Agadez, au nord du Niger, est le théâtre d’une véritable guérilla de basse intensité, qui oppose l’état central nigérien à une rébellion touareg qui a repris les armes. Un conflit quasiment inconnu en France, mais qui implique pourtant directement le géant français de l’uranium Areva. Sous fond de crise énergétique et de changement climatique, les touaregs mènent un combat unique, où se mêlent éléments de post-colonialisme, histoire millénaire et guérilla dans le désert.



Source: Le Figaro


Aux origines du conflit

La présence des touaregs sur le sol Africain remonte à plus de 2000 ans. Descendant des berbères, les touaregs investiront le désert du Sahara, dont ils deviendront les maîtres incontestés à partir du XVème siècle. Les convois de caravanes à travers le Sahara prennent rapidement une place centrale dans le commerce africain, et les touaregs sont notamment connus pour le commerce d’esclaves, alors monnaie courante et pilier de l’économie africaine.

Peuple nomade par excellence, les touaregs sont divisés en classes strictement hiérarchisées, allant des nobles jusqu’aux esclaves. La société s’organise en petites confédérations, constituées en moyenne d’une douzaine de tribus et dirigées par un chef suprême (Amenokal) et une assemblée. De majorité musulmane, les touaregs partagent une langue commune, le Tamasheq.



La colonisation allait changer radicalement les choses. La France, qui regroupe ces colonies d’Afrique de l’Ouest sous le sigle d’Afrique Occidental Française (AOF), se heurte à de nombreuses poches de résistance touaregs. Décidés à reprendre les routes commerciales des touaregs, les troupes françaises combattent sans relâche et forcent les tribus à signer plusieurs accords, en 1905 au Mali et 1917 au Niger. Les confédérations touaregs seront pour la plupart démantelées.

Habituée, comme les autres puissances coloniales, à tracer les frontières africaines au couteau, la France divise le territoire touareg entre plusieurs états. Ces derniers se retrouvent éparpillés entre le Niger, le Mali, le Burkina, la Lybie et l’Algérie, de nouvelles nations dominées par des ethnies qui, bien souvent, étaient vendus comme esclaves par les touaregs. Au lendemain de la décolonisation, les touaregs semblent plus faible que jamais, tandis que les nouvelles frontières laissent présager de multiples conflits ethniques à venir.




Source: BBC

L’Histoire récente et le soulèvement de 1990

Après plusieurs décennies de cohabitation au sein de ces nouvelles frontières, marquées par quelques affrontements sporadiques avec les états africains, les touaregs du Niger et du Mali entrent en rébellion ouverte avec leurs gouvernements respectifs en 1990. Bien que basée sur une demande d’autonomie plus forte, la rébellion touareg est particulièrement complexe. Il est souvent expliqué que les autorités nigériennes et maliennes, dominées par des ethnies auparavant victimes des razzias esclavagistes touaregs, seraient habitées par un véritable « esprit de revanche ».

Ainsi, les minorités touaregs seront systématiquement écartées des postes de pouvoir, à quelques exceptions près. Sous-représentés politiquement, les touaregs craignent les ingérences des états africains sur leur territoire, ou les activités minières mettent en danger leurs modes de vie traditionnels, tout en se plaignant du « racisme » à leur égard. A ces problèmes s’ajoute celui de la désertification du Sahel, qui remet un peu plus en cause le caractère nomade des touaregs. La famine sévissant cette année là aurait ainsi joué un rôle central dans le soulèvement de 1990.

Après plusieurs années de conflits, des accords sont finalement conclus entre le Niger, le Mali et les touaregs fin 1995, sous l’égide de la France, ainsi que de l’Algérie et du Burkina, inquiet d’un débordement du conflit à l’intérieur de leurs frontières. Pour l’essentiel, les accords prévoient un intéressement sur la production de l’uranium, une participation économique accrue, des aides pour assurer le rattrapage économique des régions touaregs, tandis qu’en contrepartie, certaines de leurs troupes intègrent les armées régulières nigériennes et maliennes.

Manu Brutin


Retrouvez la suite de cet article, qui portera sur le soulèvement de 2007 et la situation actuelle, dès la semaine prochaine sur le blog.

jeudi 3 avril 2008

Mise à jour Abkhazie : espoir déçus pour la Géorgie

La Georgie ne sera pas acceptée dans l'OTAN, du moins pas aujourd'hui. Le "Plan d'action pour l'adhésion" n'a pas été accordé à l'Ukraine et à la Géorgie, malgré le soutien des Etats-Unis et de la plupart des pays de l'ex-pacte de Varsovie. La France, l'Allemagne, soutenues par les Pays-Bas, la Belgique, l''Espagne, l'Italie, la Norvège, la Grèce, la Hongrie, le Luxembourg et le Portugal ont finalement refusé la confrontation direct avec la Russie, farouchement opposée à l'adhésion de deux de ses anciens satellites : la question de l'Abkhazie et de l'Ossetie du Sud a pesé très lourd dans la balance.



Le ministre des affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, a notamment déclaré qu'il ne voyait pas de "raison convaincante d'alourdir le fardeau" dans les relations entre la Russie et l'OTAN. Frustrés, des diplomates américains ont estimé que le veto allemand représentait un "succès de la politique étrangère de Gazprom".

Mauvais timing donc pour Tbilissi, qui voyait dans une adhésion prochaine à l'organisation du Traité de l'Atlantique Nord une garantie pour l'inviolabilité de ses frontières et une impossibilité pour le voisin Russe d'intervenir sur son sol en cas de conflit ouvert contre les séparatistes abkhazes.

dimanche 30 mars 2008

Dossier - Abkhazie, bientôt le dégel? (2/2)

Dans les semaines précédent la déclaration d'indépendance du Kosovo, l'Abkhazie s'est retrouvée, par ricochet, sur le devant de la scène. La Douma russe se disait prête à reconnaître l'indépendance de cette république séparatiste, tout comme seule du micro-Etat d'Ossétie du Sud. Réactions outrées de la Géorgie, qui s'est constituée depuis 2003 une armée professionnelle de 28.000 hommes et frappe avec insistance à la porte de l'OTAN, à quelques jours du sommet de Bucarest. (du 2 au 4 avril). Surenchère des dirigeants Abkhazes, qui préparent une demande officielle de reconnaissance à l'ONU.

Sous embargo depuis janvier 1996, l'Abkhazie a vu la Russie et la CEI lever le 6 mars les sanctions pesant sur son économie. A deux doigts de reconnaître l'indépendance du territoire suite à la déclaration d'indépendance du Kosovo le 17 février, la Russie s'est finalement contentée de ce geste économique. Dans une situation délicate, la Russie ne peut, après avoir défendu l'intégrité territoriale de la Serbie, reconnaître l'indépendance de l'Abkhazie.

On se dirige de fait vers une "Taïwanisation" de l'Abkhazie : tous les attributs d'un Etat indépendant, des relations diplomatiques officieuses avec la Russie, mais pas d'indépendance officiellement reconnue.

Selon Archil Gegeshidze, un expert de la "Georgian Foundation for Strategic and International Studies", la Russie pourrait se contenter de soutenir l'indépendance de fait de la république séparatiste, en contribuant au développement de son économie, prometteuse.

Asphixiée par l'embargo qui a suivi la guerre de 1992-1993, l'Abkhazie peine à se relever. Ancien paradis touristique, grâce à ses plages et à son climat sub-tropical, la république attire l'intérêt des investisseurs Russes et Arméniens. La population Arménienne importante, originaire de la côte nord de la Turquie à la fin du XIXème siècle, garantit des liens étroits entre l'Arménie et l'Abkhazie, qui attire de nombreux touristes arméniens. La perspective des J.O d'hiver de Sochi en 2014 pourrait faire beaucoup pour l'économie locale: l'Abkhazie devrait fournir matière première et ouvriers nécessaires pour l'immense chantier engagé dans la station balnéaire Russe. Elle pourrait également loger 15 à 20 000 ouvriers, à condition qu'on l'aide à améliorer ses infrastructures. L'enjeu est énorme : modernisation de l'industrie et du réseau de transports en Abkhazie, contre ciment et main d'oeuvre bon marché.

Source Abkhazeti.com

Autre géant régional, la Turquie a aussi son mot à dire. Exportatrice de biens vers l'Irak, l'Iran, (par contrebande) l'Arménie (eh oui!), la puissance économique turque abreuve l'Abkhazie de produits de consommation, important du bois, du métal et du charbon. Les bateaux turcs ne sont que peu touchés par les sanctions des gardes-côtes Géorgiens, qui interdisent théoriquement tout trafic maritime vers l'Abkhazie. Des investisseurs turcs ont également acheté des mines et des champs de noisettes : une manière de contourner la crise provoquée par l'effondrement des prix à Giresun et Ordu, traditonnels bastions de la noisette turque, premier producteur mondial?


Source : http://yandunts.blogspot.com

Mais quel statut futur pour l'Abkhazie me direz-vous? Tout semble laisser croire que ce conflit pourrait rester gelé pour de nombreuses années. Les propositions Géorgiennes de résolution du conflit, basées sur une très large autonomie dans le respect de l'intégrité territoriale de la Géorgie, font ricaner les dirigeants Abkhazes. C'est en effet ce que demandaient les Abkhazes en 1991, ce à quoi la Géorgie avait répondu par une invasion et le bombardement de la capitale. Lors de pourparlers pour la résolution du conflit, de 1994 à 1997, la Géorgie de Chevernadez avait refusé à plusieurs reprises un Etat basé sur "l'union de deux sujet égaux", tous les deux reconnus internationalement, avec un droit à la sécession.

Dans l'esprit des dirigeants Abkhazes, la seule solution est l'indépendance, et tout retour dans le giron Géorgien est exclu. La Géorgie cherche donc l'intégration dans l'OTAN, afin de "sacraliser" son intégrité territoriale. Cependant, la répression des manifestations démocratiques de Tbilissi en Novembre 2007 a changé la donne, et pourrait peser très lourd sur les chances géorgiennes de recevoir l'aval de l'OTAN au sommet de Bucarest. La communauté internationale est de toutes façons farouchement opposée à l'indépendance de l'Abkhazie, mais le précédent du Kosovo risque de peser lourd.

Moscou cependant ne devrait pas appuyer l'indépendance Abkhaze, car un précédent caucasien pèserait pour la Russie bien plus lourd qu'un énième redécoupage des frontière dans les Balkans.

Quid d'une intégration à la Russie? Le ministre des affaires étrangères Abkhaze, Serguei Shamba, propose pour l'Abkhazie un statut proche de celui des Iles Marshall vis à vis des Etats-Unis, un état de "libre association", de fait un protectorat. L'Abkhazie synchronise déja sa législation sur celle de la Russie, ses citoyens bénéficient du passeport Russe, nécessaire pour voyager à l'étranger. Une annexion pure et simple, même avec l'accord de la population Abkhaze, serait internationalement encore plus incacceptable qu'une reconnaissance de l'indépendance.

La dernière solution, qui fait craindre l'embrasement général du Caucase, est une invasion de l'Abkhazie par l'armée Géorgienne. La Géorgie a quadruplé son budget militaire depuis 2003, multiplie les manoeuvres et les accrochements à la frontière de l'Abkhazie, ainsi que les déclarations belliqueuses. Seule la menace Russe a pour l'instant retenu le gouvernement de le Sakachvilli, mis en jambe par sa reconquête éclaire et sans effusion de sang de l'Adjarie en 2004. En l'absence de perspective politique, l'option militaire est elle envisageable? Une invasion Géorgienne pourrait conquérir l'Abkhazie en quelques jours. Mais l'équilibre de la terreur joue à plein dans cette guerre froide du Caucase, et la tension extrême des relations russo-géorgienne dissuade Tbilissi de tenter le diable.

mercredi 26 mars 2008

Le dictateur du jour - Obiang Nguema, parricide et force tranquille

Quel dictateur n’a jamais rêvé de diriger un petit pays pétrolier tranquille, loin du ‘bling bling’ des grandes nations, et qui permette de s’enrichir en toute tranquillité?

Ancienne colonie espagnole, la Guinée équatoriale, petit état de 468 000 âmes, connaît depuis la découverte de ses richesses pétrolières une croissance sans précédent. Bien que la manne pétrolière permette au pays d’avoir l’un des PIB par tête les plus hauts des pays africains (4100$), la Guinée équatoriale ne se classe que…127ème mondiale en terme d’indicateur de développement humain (IDH). L’espérance de vie y est de 51 ans. Une statistique finalement peu étonnante au regard de Obiang Nguema, dictateur qui dirige le ‘Koweit de l’Afrique’ depuis 1979.






Du parricide à la bienveillance de la France

Comme l’atteste son CV officiel, Obiang s’illustre dans les années 1970 dans l’armée guinéenne, dont il gravit rapidement tous les échelons. En 1975, il accède au poste de Chef des Armées, puis est nommé vice-ministre des forces armées populaires. Un poste clé, qu’il utilise pour renverser le pouvoir en place en 1979.



Un parcours typique de dictateur africain ? Pas tant que ça. Lors de son « coup de la liberté », Obiang renverse…son oncle et mentor, Francisco Macias Nguema, qui avait pourtant contribué à ses promotions successives au sein de l’armée. Ce dernier, en fuite, se réfugiera dans un bunker où il détruira les réserves monétaires du pays dans un acte de folie. Sans pitié, Obiang le fera condamner à mort dans la foulée.



Malgré ce parricide, Obiang bénéficie dès son accession du soutien des pays occidentaux. Son arrivée au pouvoir marque le retour de la Guinée équatoriale dans le bloc de l’Ouest, et, dans un premier temps, semble marquer un assouplissement de la dictature, tandis que Jean-Paul II, qui apprécie le catholicisme fervent d’Obiang, lui rend visite en 1982. La France de Mitterrand, en pleine période de Françafrique triomphante, saisit l’opportunité et investie massivement, notamment via Elf-Acquitaine, dans ce nouvel eldorado. Les premiers francs CFA sont distribués dès 1982. Obiang conservera son amitié avec tous les chefs d’Etat français successifs, y compris Nicolas Sarkozy, qui le rencontrera en Octobre 2007.



Succès électoraux

Dans les années 1980, Obiang enchaîne les succès électoraux impressionnants. Suite à son coup d’Etat, la nouvelle constitution est approuvée à 95.38%. S’en suit une longue période sans élections, ce que les nouveaux alliés occidentaux viennent à reprocher du bout des lèvres. Qu’à cela ne tienne ! Obiang organise une démocratie participative a parti unique, avant de tolérer d’autres mouvances politiques (en fait dirigées par ses alliés à 95%) dans une constitution approuvée par référendum en 1991 (98,4% de « oui »). Après une quinzaine d’années sans élections, Obiang est finalement réélu en 1996 (en tant que candidat unique) et 2002, où il recueille plus de 97% des suffrages.

Pour parachever le tout, le Président vient de dissoudre l’assemblée nationale, vouée à sa cause, afin que les élections législatives se déroulent en même temps que les municipales, en mai 2008, soit deux ans avant les présidentielles de 2010. Raison invoquée par le ministre de l’information Santiago Nsobeya Efuman: la nécessité « d'éviter la fatigue physique et le gaspillage que suppose l'organisation successives de trois élections ». Pourquoi se compliquer la vie, effectivement…

A la manière des grands dictateurs, Obiang sait aussi remercier ses amis. Son gouvernement ne compte pas moins de 59 ministres et secrétaires d’Etat, soit un pour 10,000 habitants. Ce qui fait sans doutes de la petite Guinée Equatoriale le pays au gouvernement le plus dense du monde…

Caricature de Obiang, par Jeffrey Decoster


Le « Dieu de la Guinée équatoriale »

Classé par Reporter Sans Frontières comme l’un des prédateurs de la liberté de la presse, Obiang est un grand fan du culte de la personnalité. Cet homme, que les médias locaux présentent modestement comme le « Dieu de la Guinée équatoriale », aurait même, toujours selon ces mêmes médias, le pouvoir de « décider de tuer sans que personne lui demande des comptes et sans aller en enfer ». Le veinard…

Malgré les multiples accusations des ONG de défense des droits de l’homme, Obiang fait la sourde oreille. Passé maître de l’utilisation du pétrole comme arme géopolitique, il voyage beaucoup, tant en Europe et aux Etats-Unis qu’en Amérique Latine, et s’offre même le luxe de rencontrer Benoît XVI en décembre 2005. Face à une question d’un journaliste de Jeune Afrique, qui lui demande pourquoi la Guinée Equatoriale est régulièrement accusée de violation des droits humains, Obiang reste placide « Je l’ignore moi-même ». Avant d’ajouter, sans rire, que « Nous venons même de réhabiliter et moderniser la prison de Black Beach [connue pour ses conditions de détention et la torture qui y est pratiquée]. C’est désormais un hôtel cinq étoiles ! ».



Classé par le magazine américain Forbes comme l’un des hommes d’Etat les plus riches de la planète, Obiang attise toutes les convoitises, et vit désormais dans la crainte d’un coup d’Etat, tandis que plusieurs témoins le décrivent comme gravement malade. Au dernière nouvelles, il chercherait à tout prix à assurer sa succession en plaçant son fils, heureux propriétaire d’une villa sur la plage de Malibu, à sa succession. Une manière comme une autre de consacrer un peu plus la transformation de la petite république en émirat pétrolier...

Manu Brutin



Liens:

- Site internets de RSF, Amnesty International, et Human Rights Watch consacrés à la Guinée Equatoriale

- Article de fond du journal allemand Der Spiegel (en anglais), Août 2006

mardi 25 mars 2008

Dossier - Abkhazie : un conflit très Caucase (1/2)

"Vous les Européens, vous pouvez pardonner à vos ennemis, et nous, dans le Caucase, nous avons le sang chaud. Nous avons préservé la tradition de la "vengeance du sang". Et du sang a coulé entre nous, plusieurs milliers de jeunes Abkhazes ont été tués. Pour cette raison, malheureusement, nous allons demeurer ennemis pour le siècle à venir."

Tout un programme n'est-ce-pas? Par cette déclaration, Nuzgar Ashuba, président du parlement Abkhaze, réagissait le 24 mars 2008 à une proposition Georgienne de confédération entre la Géorgie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud.

Mais quelle est donc cette Abkhazie brandie par Moscou en potentielles représailles à l’indépendance du Kosovo ? Quelles sont les clés de ce conflit méconnu, commencé en 1992 et « gelé » depuis, qui a vu des déplacements massifs de population et l'indépendance de facto d’un territoire encore reconnu comme partie intégrante de la Géorgie par la communauté internationale?

Carte et Drapeau de l'Abkhazie

Histoire et Démographie

Les Abkhazes sont un peuple caucasien, ethniquement et linguistiquement différent des Géorgiens, mais dont l’histoire est étroitement liée à celle des royaumes de Georgie. Chrétiens Orthodoxes, une partie de leur population a pourtant été convertie à l’Islam pendant l’occupation ottomane.

Hommes Abkhazes, XIXème siècle

Lors de la conquête Russe au XIXème siècle, environ 250 000 Abkhazes musulmans se sont réfugiés dans l’Empire Ottoman, et ils forment encore une minorité en Turquie, estimée à 40 000 (2001) Personnes, dont 4000 locuteurs(1980), ce qui ne prend pas en compte les centaines de milliers de Turcs d'origine Abkhaze mais dont l'identité s'est perdue (on parle de 400.000 personnes.) J’ai d’ailleurs rencontrés quelques jeunes Abkhazes à Istanbul, qui tentent d’organiser des cours de langue et de faire survivre leur culture. La diaspora Abkhaze vit essentiellement sur la rive asiatique d’Istanbul, mais aussi dans quelques villages du Nord-Est de la Turquie. (région de Sakarya et Bolu). Plus largement, la conquête russe du Caucase a vu le déplacement forcé de nombreuses minorités musulmanes caucasiennes, telles que les Tcherkesses (Circassiens) les Adyghes, les Tchétchènes, les Ubykhs, dans un processus appelé Muhajir.


http://www.globalsecurity.org/military/world/georgia/images/georgia-area.gif

L'Abkhazie Soviéitique

République autonome associée à la République Soviétique de Géorgie après la reconquête russe de 1921, l'Abkhazie, sous Staline, connaît une forte "Georgisation" : le Géorgien devient seule langue officielle, et Lamine Beria encourage une forte colonisation géorgienne, russe et arménienne. Les Abkhazes deviennent minoritaires sur leur territoire, mais la mort de Staline change la donne. Comme dans toute l'Union Soviétique, la création d'une identité officielle Abkhaze est encouragée, et la langue Abkhaze est promue. Des quotas ethniques donnent aux Abkhazes des place de choix dans l'administration, ce qui favorise l'apparition d'une intelligentsia.

Le Conflit

Le conflit Abkhazo-Georgien éclate en 1992, lors de l'implosion de l'URSS. Craignant la perte de l'autonomie de la république Abkhaze devant la poussée de nationalisme Georgien, les Abkhazes votent massivement en faveur du maintien de l'URSS, et boycottent le referendum en faveur de l'indépendance de la Géorgie. Des affrontements en fait dès 1989 entre étudiants Géorgiens et Abkhazes. Le 21 février 1992, le gouvernement géorgien décide de revenir à la constitution de 1921, sans clarifier le statut de l'Abkhazie.

Accusant l'Abkhazie d'héberger les partisans du président déchu Zviad Gamsakhurdia, le gouvernement Géorgien envahit la république autonome et en prend le contrôle en une semaine, dissolvant immédiatement l'assemblée abkhaze. C'est après cette victoire que commence le vrai conflit Abkhaze : aux côtés des séparatistes Abkhazes s'engagent des volontaires de diverses minorités caucasiennes, soutenues en sous-main par la Russie qui engage aussi quelques troupes régulières. Le chef de guerre Chamil Bassaev, futur guérillero Tchétchène, fait partie des para-militaires engagés contre la Géorgie, à la tête d'une "confédération des peuples du Caucase pro-russe. Son entrée le 2 octobre 1992 à Gagry aurait été marquée par le massacre des prisonnier Géorgiens et de toute la population non-Abkhaze. C'était la belle époque ou Bassaev, avant de devenir l'ennemi public n°1 en Russie, travaillait de concert avec l'ex-KGB et l'armée Russe contre l'ennemi commun : Tbilissi. Il est bientôt vice-ministre de la défense d'Abkhazie. Il aura ensuite la carrière que l'on sait...

Chamil Bassaev

Après plusieurs cessez-le-feu non respectés, les forces abkhazes et alliées lancent une offensive globale le 16 septembre 1993 : en 11 jours, après de violents combats, un afflux de réfugiés en Géorgie, la quasi-destruction de la capitale Sukhumi et 16 mois de guerre l'armée géorgienne est chassée d'Abkhazie et le conflit se fige sur la ligne actuelle.

(à la chute de Sukhumi en 1993)

Pas de grande neutralité à attendre de ce site géorgien à la mémoire des "héros" de ce conflit, mais il permet de mettre des images sur les faits... et semble attester de la présence de combattants au look très "Bassaev" du côté des séparatistes Abkhazes. Cela dit le nettoyage ethnique et les crimes de guerre commis par les paramilitaires côté Abkhaze, comme par les troupes géorgiennes, sont confirmés par les organisations internationales comme Human Right Watch dans ce rapport publié en 1995 et qui donne le meilleur aperçu du conflit.

Environ 4000 civils et militaires géorgiens et 3000 abkhazes ont été tués, 250 000 Géorgiens forcés à fuir en Géorgie. Ils vivent toujours dans des conditions très précaires, malgré l'aide apportée par le gouvernement géorgien et les tentatives de normalisation et de retour des réfugiés. Pour plus d'informations sur ces déplacements internes, on ne peut que conseiller le site "Internal Displacement" mis en place par le Norwegian Refugee Council.


www.reliefweb.int

État des lieux

Suite au cessez le feu de 1994, l'Abkhazie est divisée ainsi : 83% du territoire sont entre les mains du gouvernement séparatiste, reconnu et tenu à bout de bras par la Russie. 17% sont sous le contrôle du gouvernement abkhaze reconnu par Tbilissi, soit essentiellement la vallée de Kodori. Ce sont en fait les survivants du gouvernement élu avant l'éclatement du conflit, et dont de nombreux membres ont été exécutés en septembre 1993 par les séparatistes Abkhazes. Parmis les principales prérogatives de "ce gouvernement en exil", la prise en charge des déplacés et la réinstallation des Georgiens dans la région de Gori.

La "frontière" suit le cours de la rivière Ingouri, et est placée sous la supervision de troupes internationales.

(patrouille de l'ONU dans les gorges de Kodori)

De fait, des tirs sont régulièrement échangés, sur le modèle de l'autre "conflit gelé" du Caucase entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, avec notamment des incursions de milices de part et d'autre de la frontière.

La Georgie, depuis l'arrivée au pouvoir et le maintien contesté de Mikhaïl Sakachvilli, se réarme à vitesse grand V. La république séparatiste d'Adjarie a été "reconquise" en un battement de cils, mais l'Abkhazie soutenue par la Russie représente un morceau autrement plus délicat à avaler. Dans la vallée de Kodori, l'armée Georgienne (2500 hommes) des milices paramilitaires (la "légion blanche") et des groupes de jeunes patriotes" (2000 hommes) s'entraînent, prêts à fondre sur Sukhumi. On a signalé des instructeurs français et américains aux côtés des forces géorgiennes.

Et encore, Sakachvilli serait un "Mou" selon une partie de l'opposition. Capturé par Nata Nibladzé du Sakartvelos Respoublika lors d'une manifestation anti-gouvernementale à Tbilissi : "Si nous arrivons au pouvoir, tous ensemble nous récupérerons l'Abkhazie ", lance dans la foule Zviad Dzidzigouri, du Parti conservateur. "Ce régime ne le fera jamais, car il ne se soucie guère de la patrie".

Politiquement, l'Abkhazie est divisée entre indépendantistes et partisans de l'intégration à la Fédération Russe. De fait, 90% des Abkhazes ont un passeport russe, et la monnaie utilisée est la rouble, non le Lari géorgien. Pour Iouri Sneguirev du journal russe Izvetia, ce sont essentiellement les politiciens Abkhazes qui souhaitent l'indépendance, la population appelant de ses vœux l'union avec la Russie.

L'enjeu du retour

Aux côtés de dizaines de "nations sans Etat", l'Abkhazie occupe une place spéciale, celle des quasi-Etats sans population : en 1989, l'Abkhazie comptait 500 000 habitants et 17% d'Abkhazes contre envrion 250 000 aujourd'hui (mais les chiffres "officiels" divergent beaucoup, de 150.000 à 300.000) : les "Abkazes de souche" représentent en effet moins de 70.000 personnes en Abkhazie, aux côté d'autant de Géorgiens et de 80 à 90 000 Arméniens.

Encourager la diaspora Abkhaze en Russie, au Kazakhstan, en Ukraine et surtout en Turquie à revenir s'installer sur la terre des ancêtres, c'est l'espoir du gouvernement Abkhaze qui y voit la condition de la survie d'une identité spécifique et d'un peuplement Abkhaze majoritaire en Abkhazie...

Du fait des déplacement de population, une grande partie de ce territoire de 8600 km2 (1/4 de la Belgique) est quasi-déserte. Les réfugiés Géorgiens n'ont pas été remplacés.

Dès 1993, un loi a été votée et a entraîné la création d'un comité sur le "rapatriement" des Abkhazes de la diaspora.

Le président Sergueï Bagapch s'est rendu à plusieurs reprises en Turquie pour tenter de convaincre une partie des 400.000 descendants d'Abkhazes d'investir dans la mère patrie. Mais les moyens font défaut pour réellement convaincre la diaspora de se réinstaller. Economie sous oxygène russe, instabilité politique, danger de conflit imminent, autant de facteurs qui motivent peu les Abkhazes de Turquie, bien intégrés socialement et économiquement à la société turque. A ces réticences s'ajoutent celles de la population arménienne d'Abkhazie, qui a tendance à voir dans tout musulman un génocidaire potentiel.

Des communautés abkhazes importantes existent en Allemagne, Israël, Syrie et Jordanie (la garde personnelle du roi Hussein était composée de Tcherkesses et d'Abkhazes. Les caucasiens semblent d'ailleurs être des gardes du corps de choix, puise que Mustafa Kemal Atatürk pouvait également compter sur ses gorilles tcherkesses!)

Autre solution, encourager les 30.000 Abazas, proches des Abkhazes, vivant dans de très mauvaises conditions dans la république autonome de Karachai-Tcherkessie (Fédération Russe), à s'installer en Abkhazie. La proposition étant plus avantageuse pour eux que pour les Abkhazes de Turquie, 2000 d'entre eux ont franchi le pas. Ils se voient offrir des terres pour 15 ans, ainsi que la "nationalité" Abkhaze sans pour autant, grâce à une loi d'octobre 2005, devoir renoncer à leur nationalité actuelle.

Des 600 abkhazes ayant quitté la Turquie en 1993, seuls 60 sont restés. La langue Abkhaze est, de l'avis des experts, quasi impossible à apprendre à l'age adulte du fait de son système phonologique terriblement complexe. La lingua franca de l'Abkhazie est de plus le Russe, langue que les Abkhaze de Turquie ne connaissent pas... Les efforts pour revitaliser la langue Abkhazes, qui a tendance à disparaître dans les grandes villes, ne rencontrent pas le succès escompté : la jeunesse Abkhaze regarde vers la Russie, parle Russe, et ne représente qu'une minorité en Abkhazie. L'objectif affiché de 50.000 retours semble peu réaliste.

Le retour des Géorgiens se fait quasi exclusivement dans la région de Gali, ou les Géorgiens Mingreliens représentaient la quasi-totalité de la population avant 1992 (96% des 80.000 habitants). 45 000 personnes se sont réinstallées, sans rencontrer les mêmes problèmes (terres et maisons saisies) que les Géorgiens tentant de rentrer à Sukhumi.

Après cet aperçu historique et culturel, nous reviendrons plus en détails sur la situation actuelle du conflit et ses développements potentiels dans un prochain article.

vendredi 21 mars 2008

Le dictateur du jour - Islam et Démocratie

Je vous rassure tout de suite, nous ne vous présenterons pas un dictateur par jour. D'abord parce que le monde ne compte pas assez de dictateurs pour tenir plus de quelques mois (ce qui resterait honorable), ensuite parce que ce rythme serait difficilement soutenable. Aux "Dictateurs du jour" s'ajouteront donc des "Etats faillis du jour", des "Corrompus du jour" et des "chefs rebelles du jour".

J'ouvre donc les hostilités, avec, au hasard, parce que rien n'est plus dangereux qu'un dictateur sobre et discret Islam Karimov, omnipotent président de l'Ouzbékistan.




"La stabilité à tout prix"

Islam Bey est au pouvoir depuis le 24 mars 1990, et est donc le seul chef d'Etat que cette ex-république musulmane d'URSS ait jamais connu. Suivant le parcours classique d'apparatchik du PC, il accède à la fonction clé dès 1989. Peu après l'indépendance de l'Ouzbékistan, il est élu avec 86% des voix. Vexé, il fait étendre son mandat de 5 ans en 1995 avec près de 100% des voix, et est triomphalement réélu le 9 janvier 2000 avec 91% des voix. Il est intéressant de noter que son principal opposant déclare avoir voté pour lui. Le 27 janvier 2002, son mandat est à nouveau prolongé par référendum, et il est réélu pour 7 ans le 23 décembre 2007 avec 88,1 % des voix.


Islam Karimov n'a à première vue que peu de choses en commun avec feu son confrère Turkmène Saparmurat Nyazov, dit "Turkmenbasi". Pas de statue tournant avec le soleil, pas de livre des pensées fulgurantes constituant la base de l'éducation du peuple. Invariablement vêtu d'un costume bleu et d'une cravate rouge, Islam Karimov est un dictateur froid et méthodique, qui s'embarrasse peu d'idéologie ou de mythologie nationale. Il est là, il ne partira pas, point à la ligne. Sans s'attirer autant de publicité que son homologue, Karimov se soucie pourtant grandement de l'éducation de son peuple : en 2001, les psychologues s'émeuvent de l'éducation politique inculquée aux... élèves de Kindergarten, forcés d'apprendre l'hymne nationale et les principes constitutionnels (bafoués d'ailleurs à chaque réélection de Karimov). Sur le modèle Turkmène, les fonctionnaires doivent passer un examen en "pensée karimovienne", tout comme les étudiants à l'université avant d'être autorisés à passer leur examens.

Désireux d'assurer ses arrières, Karimov a longtemps été le meilleur allié des USA en Asie Centrale, permettant l'établissement d'une base américaine dans la région de Termez à Khanabad, à la frontière de l'Afghanistan. Changement de cap en 2005, avec la brusque expulsion des Américains et un virage vers la Russie Poutinienne, suite au massacre d'Andijan.


Aujourd'hui mis à l'index par les Etats-Unis et l'Union Européenne, Islam Karimov a un palmares droitdel'hommesque tout à fait honorable. Arrestations d'opposants, internements forcés en hopitaux psychiatriques, tortures systématiques, presse muselée, Etat d'urgence permanent face à la "menace terroriste" des mouvements islamistes. Selon plusieurs analystes, la menace islamiste en Ouzbékistan été délibérément exagérée par Karimov, qui a vu en elle une justification de son pouvoir absolu et une garantie de l'amitié américaine après 2001. Après avoir anéanti l'opposition laïque des partis "Erk" et "Birlik" (unité), Karimov ne trouve de fait face à lui que des mouvements islamistes modérés ou armés. C'est la malédiction classique des dictateurs en pays d'islam: réprimez toute opposition démocratique, et vous vous garantissez l'émergence d'un mouvement islamiste surfant sur le ressentiment de la population. Pakistan, Turquie, Egypte, Algérie, Syrie, la liste est longue, le schéma est toujours le même.

Répression

Son principal fait d'arme, qui a réussi à émouvoir l'opinion publique occidentale et à attirer les critiques de l'allié américain est le massacre d'Andijan en mai 2005, lors duquel l'armée Ouzbek tire sur la foule lors d'une manifestation réclamant la libération de 23 homes d'affaires arrêtés pour "extrémisme, fondamentalisme et séparatisme". Le 13 mai, une partie des manifestants attaque la prison dans laquelle sont retenus les prisonniers et parvient à les libérer, tuant plusieurs gardes. De plus en plus de manifestants se rassemblent sur la place centrale de la ville, jusqu'à ce que l'armée donne l'assaut à balles réelles vers 6h du soir après avoir fermé le périmètre. Le nombre exact de victimes est inconnu, mais on estime les pertes entre 600 et 1000 personnes. Environ 200 personnes sont tuées dans les jours qui suivent en tentant de franchir la frontière Kirghize. De nombreux Uzbeks sont encore réfugiés au Kirghizistan, certains aboutissant même en Tchéquie ou en Roumanie...

Cadavres alignés dans les rues à Andijan le 14 mai 2005

Contrôle de l'information

L'accès des Uzbeks au monde extérieur se restreint de plus en plus. A l'approche des élections de décembre 2007, de nombreux sites d'information indépendante comme les journaux Russes, les sites de l'opposition, les sites spécialisés sur l'Asie Centrale, les journaux Kirghizes, sont sont devenus inaccessibles. Suite aux nombreux articles dénonçant le massacre d'Andijan, la BBC, la Deutsche Welle et IWPR (dont les journalistes travaillent toujours sur place sous pseudonyme) ont été bannis du pays. Tous les services providers sont passés sous le contrôle de l'Etat, raffermissant ainsi le contrôle sur internet. L'Uzbekistan de Karimov a développé une certaine expertise de la cyberdictature, combattant ingénieusement les efforts de la population pour accéder à une information indépendante. L'agence UzInfoCom, crée par l'Etat, est à la pointe de ces technologies de contrôle d'internet, parvenant à réduire à néant les possibilités de contourner les blocages (proxy, etc.). Dans les Cafés Internet du pays, les gestionnaires sont payés par le pouvoir pour surveiller leurs clients et dénoncer leurs "lectures illicites". Une amende de 8 euro est prévue pour la consultation de site d'opposition, de 4 euro pour les sites pornographiques.

Détail rigolo, Islam Karimov a proclamé en mai 2001 le début de "L'ère de l'internet" en Ouzbekistan. D'ici à ce que l'Arabie Saoudite célèbre la journée de la femme, il n'y a qu'un pas.

En parlant de femme, la dernière tactique anti-opposition de Karimov ne manque pas de sel : ce sont maintenant des commandos de femmes roms payées par le pouvoir qui agressent à coups de griffes les manifestants pro-droits de l'homme lors de leurs maigres rassemblements.

La Succession

Au pouvoir depuis 19 ans, Karimov, âgé de 70 ans, serait atteint d'un cancer. Isolé sur la scène internationale, l'Ouzbékistan est paralysé et irréformable tant que son leader sera en place. Après lui, le chaos? L'expert Russe Alexei Malashenko lui conseille en tous cas de se trouver un successeur et le qualifie de "loneliest authoritarian ruler"... Sans clan, sans "famille" sur laquelle s'appuyer, il est isolé de sa société et en tête à tête avec son "cercle rapproché", dont sortira tôt ou tard un successeur, désigné ou pas.