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mercredi 26 mars 2008

Le dictateur du jour - Obiang Nguema, parricide et force tranquille

Quel dictateur n’a jamais rêvé de diriger un petit pays pétrolier tranquille, loin du ‘bling bling’ des grandes nations, et qui permette de s’enrichir en toute tranquillité?

Ancienne colonie espagnole, la Guinée équatoriale, petit état de 468 000 âmes, connaît depuis la découverte de ses richesses pétrolières une croissance sans précédent. Bien que la manne pétrolière permette au pays d’avoir l’un des PIB par tête les plus hauts des pays africains (4100$), la Guinée équatoriale ne se classe que…127ème mondiale en terme d’indicateur de développement humain (IDH). L’espérance de vie y est de 51 ans. Une statistique finalement peu étonnante au regard de Obiang Nguema, dictateur qui dirige le ‘Koweit de l’Afrique’ depuis 1979.






Du parricide à la bienveillance de la France

Comme l’atteste son CV officiel, Obiang s’illustre dans les années 1970 dans l’armée guinéenne, dont il gravit rapidement tous les échelons. En 1975, il accède au poste de Chef des Armées, puis est nommé vice-ministre des forces armées populaires. Un poste clé, qu’il utilise pour renverser le pouvoir en place en 1979.



Un parcours typique de dictateur africain ? Pas tant que ça. Lors de son « coup de la liberté », Obiang renverse…son oncle et mentor, Francisco Macias Nguema, qui avait pourtant contribué à ses promotions successives au sein de l’armée. Ce dernier, en fuite, se réfugiera dans un bunker où il détruira les réserves monétaires du pays dans un acte de folie. Sans pitié, Obiang le fera condamner à mort dans la foulée.



Malgré ce parricide, Obiang bénéficie dès son accession du soutien des pays occidentaux. Son arrivée au pouvoir marque le retour de la Guinée équatoriale dans le bloc de l’Ouest, et, dans un premier temps, semble marquer un assouplissement de la dictature, tandis que Jean-Paul II, qui apprécie le catholicisme fervent d’Obiang, lui rend visite en 1982. La France de Mitterrand, en pleine période de Françafrique triomphante, saisit l’opportunité et investie massivement, notamment via Elf-Acquitaine, dans ce nouvel eldorado. Les premiers francs CFA sont distribués dès 1982. Obiang conservera son amitié avec tous les chefs d’Etat français successifs, y compris Nicolas Sarkozy, qui le rencontrera en Octobre 2007.



Succès électoraux

Dans les années 1980, Obiang enchaîne les succès électoraux impressionnants. Suite à son coup d’Etat, la nouvelle constitution est approuvée à 95.38%. S’en suit une longue période sans élections, ce que les nouveaux alliés occidentaux viennent à reprocher du bout des lèvres. Qu’à cela ne tienne ! Obiang organise une démocratie participative a parti unique, avant de tolérer d’autres mouvances politiques (en fait dirigées par ses alliés à 95%) dans une constitution approuvée par référendum en 1991 (98,4% de « oui »). Après une quinzaine d’années sans élections, Obiang est finalement réélu en 1996 (en tant que candidat unique) et 2002, où il recueille plus de 97% des suffrages.

Pour parachever le tout, le Président vient de dissoudre l’assemblée nationale, vouée à sa cause, afin que les élections législatives se déroulent en même temps que les municipales, en mai 2008, soit deux ans avant les présidentielles de 2010. Raison invoquée par le ministre de l’information Santiago Nsobeya Efuman: la nécessité « d'éviter la fatigue physique et le gaspillage que suppose l'organisation successives de trois élections ». Pourquoi se compliquer la vie, effectivement…

A la manière des grands dictateurs, Obiang sait aussi remercier ses amis. Son gouvernement ne compte pas moins de 59 ministres et secrétaires d’Etat, soit un pour 10,000 habitants. Ce qui fait sans doutes de la petite Guinée Equatoriale le pays au gouvernement le plus dense du monde…

Caricature de Obiang, par Jeffrey Decoster


Le « Dieu de la Guinée équatoriale »

Classé par Reporter Sans Frontières comme l’un des prédateurs de la liberté de la presse, Obiang est un grand fan du culte de la personnalité. Cet homme, que les médias locaux présentent modestement comme le « Dieu de la Guinée équatoriale », aurait même, toujours selon ces mêmes médias, le pouvoir de « décider de tuer sans que personne lui demande des comptes et sans aller en enfer ». Le veinard…

Malgré les multiples accusations des ONG de défense des droits de l’homme, Obiang fait la sourde oreille. Passé maître de l’utilisation du pétrole comme arme géopolitique, il voyage beaucoup, tant en Europe et aux Etats-Unis qu’en Amérique Latine, et s’offre même le luxe de rencontrer Benoît XVI en décembre 2005. Face à une question d’un journaliste de Jeune Afrique, qui lui demande pourquoi la Guinée Equatoriale est régulièrement accusée de violation des droits humains, Obiang reste placide « Je l’ignore moi-même ». Avant d’ajouter, sans rire, que « Nous venons même de réhabiliter et moderniser la prison de Black Beach [connue pour ses conditions de détention et la torture qui y est pratiquée]. C’est désormais un hôtel cinq étoiles ! ».



Classé par le magazine américain Forbes comme l’un des hommes d’Etat les plus riches de la planète, Obiang attise toutes les convoitises, et vit désormais dans la crainte d’un coup d’Etat, tandis que plusieurs témoins le décrivent comme gravement malade. Au dernière nouvelles, il chercherait à tout prix à assurer sa succession en plaçant son fils, heureux propriétaire d’une villa sur la plage de Malibu, à sa succession. Une manière comme une autre de consacrer un peu plus la transformation de la petite république en émirat pétrolier...

Manu Brutin



Liens:

- Site internets de RSF, Amnesty International, et Human Rights Watch consacrés à la Guinée Equatoriale

- Article de fond du journal allemand Der Spiegel (en anglais), Août 2006

vendredi 21 mars 2008

Le dictateur du jour - Islam et Démocratie

Je vous rassure tout de suite, nous ne vous présenterons pas un dictateur par jour. D'abord parce que le monde ne compte pas assez de dictateurs pour tenir plus de quelques mois (ce qui resterait honorable), ensuite parce que ce rythme serait difficilement soutenable. Aux "Dictateurs du jour" s'ajouteront donc des "Etats faillis du jour", des "Corrompus du jour" et des "chefs rebelles du jour".

J'ouvre donc les hostilités, avec, au hasard, parce que rien n'est plus dangereux qu'un dictateur sobre et discret Islam Karimov, omnipotent président de l'Ouzbékistan.




"La stabilité à tout prix"

Islam Bey est au pouvoir depuis le 24 mars 1990, et est donc le seul chef d'Etat que cette ex-république musulmane d'URSS ait jamais connu. Suivant le parcours classique d'apparatchik du PC, il accède à la fonction clé dès 1989. Peu après l'indépendance de l'Ouzbékistan, il est élu avec 86% des voix. Vexé, il fait étendre son mandat de 5 ans en 1995 avec près de 100% des voix, et est triomphalement réélu le 9 janvier 2000 avec 91% des voix. Il est intéressant de noter que son principal opposant déclare avoir voté pour lui. Le 27 janvier 2002, son mandat est à nouveau prolongé par référendum, et il est réélu pour 7 ans le 23 décembre 2007 avec 88,1 % des voix.


Islam Karimov n'a à première vue que peu de choses en commun avec feu son confrère Turkmène Saparmurat Nyazov, dit "Turkmenbasi". Pas de statue tournant avec le soleil, pas de livre des pensées fulgurantes constituant la base de l'éducation du peuple. Invariablement vêtu d'un costume bleu et d'une cravate rouge, Islam Karimov est un dictateur froid et méthodique, qui s'embarrasse peu d'idéologie ou de mythologie nationale. Il est là, il ne partira pas, point à la ligne. Sans s'attirer autant de publicité que son homologue, Karimov se soucie pourtant grandement de l'éducation de son peuple : en 2001, les psychologues s'émeuvent de l'éducation politique inculquée aux... élèves de Kindergarten, forcés d'apprendre l'hymne nationale et les principes constitutionnels (bafoués d'ailleurs à chaque réélection de Karimov). Sur le modèle Turkmène, les fonctionnaires doivent passer un examen en "pensée karimovienne", tout comme les étudiants à l'université avant d'être autorisés à passer leur examens.

Désireux d'assurer ses arrières, Karimov a longtemps été le meilleur allié des USA en Asie Centrale, permettant l'établissement d'une base américaine dans la région de Termez à Khanabad, à la frontière de l'Afghanistan. Changement de cap en 2005, avec la brusque expulsion des Américains et un virage vers la Russie Poutinienne, suite au massacre d'Andijan.


Aujourd'hui mis à l'index par les Etats-Unis et l'Union Européenne, Islam Karimov a un palmares droitdel'hommesque tout à fait honorable. Arrestations d'opposants, internements forcés en hopitaux psychiatriques, tortures systématiques, presse muselée, Etat d'urgence permanent face à la "menace terroriste" des mouvements islamistes. Selon plusieurs analystes, la menace islamiste en Ouzbékistan été délibérément exagérée par Karimov, qui a vu en elle une justification de son pouvoir absolu et une garantie de l'amitié américaine après 2001. Après avoir anéanti l'opposition laïque des partis "Erk" et "Birlik" (unité), Karimov ne trouve de fait face à lui que des mouvements islamistes modérés ou armés. C'est la malédiction classique des dictateurs en pays d'islam: réprimez toute opposition démocratique, et vous vous garantissez l'émergence d'un mouvement islamiste surfant sur le ressentiment de la population. Pakistan, Turquie, Egypte, Algérie, Syrie, la liste est longue, le schéma est toujours le même.

Répression

Son principal fait d'arme, qui a réussi à émouvoir l'opinion publique occidentale et à attirer les critiques de l'allié américain est le massacre d'Andijan en mai 2005, lors duquel l'armée Ouzbek tire sur la foule lors d'une manifestation réclamant la libération de 23 homes d'affaires arrêtés pour "extrémisme, fondamentalisme et séparatisme". Le 13 mai, une partie des manifestants attaque la prison dans laquelle sont retenus les prisonniers et parvient à les libérer, tuant plusieurs gardes. De plus en plus de manifestants se rassemblent sur la place centrale de la ville, jusqu'à ce que l'armée donne l'assaut à balles réelles vers 6h du soir après avoir fermé le périmètre. Le nombre exact de victimes est inconnu, mais on estime les pertes entre 600 et 1000 personnes. Environ 200 personnes sont tuées dans les jours qui suivent en tentant de franchir la frontière Kirghize. De nombreux Uzbeks sont encore réfugiés au Kirghizistan, certains aboutissant même en Tchéquie ou en Roumanie...

Cadavres alignés dans les rues à Andijan le 14 mai 2005

Contrôle de l'information

L'accès des Uzbeks au monde extérieur se restreint de plus en plus. A l'approche des élections de décembre 2007, de nombreux sites d'information indépendante comme les journaux Russes, les sites de l'opposition, les sites spécialisés sur l'Asie Centrale, les journaux Kirghizes, sont sont devenus inaccessibles. Suite aux nombreux articles dénonçant le massacre d'Andijan, la BBC, la Deutsche Welle et IWPR (dont les journalistes travaillent toujours sur place sous pseudonyme) ont été bannis du pays. Tous les services providers sont passés sous le contrôle de l'Etat, raffermissant ainsi le contrôle sur internet. L'Uzbekistan de Karimov a développé une certaine expertise de la cyberdictature, combattant ingénieusement les efforts de la population pour accéder à une information indépendante. L'agence UzInfoCom, crée par l'Etat, est à la pointe de ces technologies de contrôle d'internet, parvenant à réduire à néant les possibilités de contourner les blocages (proxy, etc.). Dans les Cafés Internet du pays, les gestionnaires sont payés par le pouvoir pour surveiller leurs clients et dénoncer leurs "lectures illicites". Une amende de 8 euro est prévue pour la consultation de site d'opposition, de 4 euro pour les sites pornographiques.

Détail rigolo, Islam Karimov a proclamé en mai 2001 le début de "L'ère de l'internet" en Ouzbekistan. D'ici à ce que l'Arabie Saoudite célèbre la journée de la femme, il n'y a qu'un pas.

En parlant de femme, la dernière tactique anti-opposition de Karimov ne manque pas de sel : ce sont maintenant des commandos de femmes roms payées par le pouvoir qui agressent à coups de griffes les manifestants pro-droits de l'homme lors de leurs maigres rassemblements.

La Succession

Au pouvoir depuis 19 ans, Karimov, âgé de 70 ans, serait atteint d'un cancer. Isolé sur la scène internationale, l'Ouzbékistan est paralysé et irréformable tant que son leader sera en place. Après lui, le chaos? L'expert Russe Alexei Malashenko lui conseille en tous cas de se trouver un successeur et le qualifie de "loneliest authoritarian ruler"... Sans clan, sans "famille" sur laquelle s'appuyer, il est isolé de sa société et en tête à tête avec son "cercle rapproché", dont sortira tôt ou tard un successeur, désigné ou pas.